Match Cut

J’ai commencé à écrire un livre sur tous les types de raccords. Et j’ai percé le mystère du match cut de Lawrence d’Arabie.

Le match cut est un raccord fondé sur une correspondance visuelle entre les formes. Il permet de transposer au cinéma des procédés littéraires : métaphore, comparaison, associations, etc. C’est un véritable tour de magie : surprendre les spectatrices et les spectateurs, déjouer leurs attentes et leur faire retenir leur souffle un instant devant la beauté de l’idée contenue dans ce raccord. Le match cut fait du montage lui-même un événement esthétique.

Le premier exemple de match cut cité sur Wikipédia et dans de nombreux manuels de montage est Lawrence d’Arabie, le film de David Lean sur la Première Guerre mondiale. Le personnage principal, Thomas Edward Lawrence, est un officier britannique cultivé qui supporte mal la discipline. Il se trouve avec d’autres militaires au quartier général du Caire. Il leur montre un petit tour : il allume une allumette et l’éteint avec ses doigts. Un autre officier essaie de l’imiter et se brûle. Il demande à Lawrence quel est son secret. Lawrence lui répond par cette phrase célèbre : « Le truc, William Potter, c’est de ne pas se soucier de la douleur. »

On annonce ensuite à Lawrence qu’il est envoyé en Arabie. Nous voyons le célèbre raccord. Thomas allume de nouveau une allumette et, juste avant que la flamme ne touche ses doigts, l’éteint en soufflant dessus. Puis vient une image divisée en deux parties, orange et noire, et un soleil orange qui se lève lentement sur le désert noir d’Arabie — dans l’actuelle Arabie saoudite — où Thomas, en « sauveur blanc », est censé aider les Arabes à obtenir leur indépendance en surmontant les obstacles et la douleur.

À l’origine, le scénario décrivait ces deux plans ainsi : « Il l’éteint en soufflant dessus, de la manière habituelle. FONDU ENCHAÎNÉ VERS : Lever de soleil dans le désert. »

Le fondu enchaîné optique devait être réalisé plus tard en laboratoire. La monteuse Anne V. Coates et David Lean ont regardé les images et découvert, à leur surprise, la force du passage direct d’un plan à l’autre. Et ils l’ont conservé.

Ce raccord s’appelle un hard cut : une coupe franche et abrupte qui rend sensible le choc entre deux plans, sans « coussin » visuel entre eux.

Nous disposons du témoignage d’un spectateur qui a découvert ce raccord lors des toutes premières projections du film. En 2013, l’écrivain et critique de cinéma David Edgerley Gates raconte avoir vu Lawrence d’Arabie pour la première fois au début de l’année 1963, lors de sa sortie initiale en roadshow. Ce fut pour lui une « expérience transformatrice » : « Au début du film, il y a un raccord à couper le souffle. »

Le livre officiel consacré à l’histoire du tournage et publié pour le trentième anniversaire du film — L. Robert Morris et Lawrence Raskin, Lawrence of Arabia: The 30th Anniversary Pictorial History, Doubleday, 1992, avec une préface de Martin Scorsese — consacre la légende de la création de ce raccord. Sa renommée s’étend ensuite dans la littérature cinématographique générale.

Sa réputation de « coupe franche tant admirée de David Lean » se confirme en 1994 dans Visual Literacy: Image, Mind, and Reality de Paul Messaris.

Puis un important manuel professionnel consacré à la théorie, à l’histoire et à la pratique du montage, The Technique of Film and Video Editing de Ken Dancyger, dans plusieurs éditions parues entre 2010 et 2018, présente ce raccord comme « un brillant match cut », suivi du raccord « os–vaisseau spatial » de Kubrick comme autre exemple.

Dès lors, ce « match cut exemplaire », ce « brillant match cut », cet « exemple emblématique de match cut » se retrouve partout sous cette appellation, alors qu’il n’en est pas un.

Plusieurs théoriciens tentent de contester cette classification.

Dans Film Art, Bordwell et Thompson racontent avoir inventé le terme graphic match, ou raccord graphique, vers 1975. Leur exemple n’était pas du tout Lawrence, mais le raccord « pull rouge–lampe rouge » dans Bonjour d’Ozu. En 2011, Bordwell examine précisément le raccord de Lawrence et refuse de le considérer comme un raccord graphique : l’allumette est à gauche, le soleil à droite ; ni l’échelle ni la composition ne correspondent. Pour lui, il s’agit d’un lien conceptuel produit par la juxtaposition de deux objets lumineux.

Dans un entretien pour Art of the Cut, Walter Murch, l’un des monteurs américains les plus connus, répond à une question de Steve Hullfish sur ce raccord : « C’est exactement le contraire d’un match cut. »

Le hard cut est l’un des raccords les plus expressifs : il rompt un instant la fluidité du montage en continuité, semble réveiller les spectatrices et les spectateurs, leur fait remarquer le montage lui-même et les ramène au spectacle. L’histoire du cinéma regorge de ces raccords : brusques, inattendus, drôles, effrayants, poétiques. Comme le match cut, le hard cut est un exemple fantastique de montage créatif dans lequel le raccord lui-même devient un geste expressif : il fait se heurter deux plans, crée un lien inattendu entre eux et transforme le passage d’une image à l’autre en un événement esthétique à part entière.

Le passage au désert brûlant intervient immédiatement après que Lawrence a soufflé sur l’allumette, empêchant la flamme de toucher ses doigts. Mais la véritable douleur l’attend de l’autre côté du raccord : tout ce qui le mènera du triomphe à la catastrophe sera dur — hard.

David Lean et la grande Anne V. Coates, dont je joins l’intervention. Et voici le raccord.