Institutions de la violence

Une exploration au long cours de l’emprisonnement, de la torture et de la répression d’État — du Goulag soviétique aux systèmes pénitentiaires contemporains.

Depuis de nombreuses années, l’un des sujets centraux de notre travail est l’étude des institutions fermées où le pouvoir s’exerce sur les personnes à travers différentes formes de violence, de coercition, d’isolement et de contrôle.

Ce sujet nous paraît particulièrement important, car la prison peut être envisagée comme un modèle condensé de la société — un lieu où les rapports entre l’individu et l’État, le pouvoir et la vulnérabilité, le droit et la violence deviennent particulièrement visibles. Pour comprendre une société, on peut observer ce qui se passe derrière les murs de ses prisons et la manière dont elle traite les personnes qu’elle a privées de liberté.

Notre travail sur le système pénitentiaire russe a commencé lorsque nos amies, membres de Pussy Riot, ont été emprisonnées. À travers leur expérience, nous avons découvert les réalités de l’incarcération ainsi que les violations du droit et des droits humains au sein du système carcéral.

Nous avons ensuite commencé à explorer les fondements historiques de ce système à travers notre travail avec Memorial et le Musée de l’histoire du Goulag. Nous avons enregistré de nombreux entretiens et réalisé des dizaines de films avec des survivants de la répression soviétique et leurs proches, en examinant la manière dont l’expérience du Goulag continue d’exister dans la mémoire individuelle et collective.

Parallèlement, nous avons poursuivi notre travail sur le système pénitentiaire contemporain en collaboration avec des organisations de défense des droits humains. Nous nous sommes rendus dans des prisons en tant que bénévoles et avons animé des ateliers de réalisation cinématographique pour des adolescents incarcérés.

Nos recherches se sont également étendues aux institutions psychiatriques. Depuis l’époque soviétique, la psychiatrie a été utilisée comme un instrument de répression politique contre les dissidents, et ces pratiques punitives ont commencé à réapparaître dans la Russie contemporaine.

Dans ce domaine, nous avons réalisé nos propres films ainsi que des œuvres créées en collaboration avec des organisations de défense des droits humains et des musées.

Nous présentons ici une sélection d’œuvres issues de cette exploration au long cours des institutions de la violence.

Deux mois avant la liberté

Ce film a été réalisé en collaboration avec l’organisation de défense des droits humains Pour les droits humains.

L’administration de la colonie pénitentiaire n° 15 (IK-15), dans la région d’Irkoutsk, avait à plusieurs reprises fait usage de violence contre les détenus. Le 9 avril 2020, un mouvement de protestation a éclaté dans cette colonie pénitentiaire d’Angarsk. Des forces spéciales ont été déployées pour le réprimer. Deux cents détenus ont été transférés au centre de détention provisoire n° 6 (SIZO-6) d’Angarsk et 300 autres au SIZO-1 d’Irkoutsk, où ils ont été soumis à de graves tortures et à des violences sexuelles.

Le protagoniste du film, Evgueni Iourtchenko, décrit les méthodes utilisées pour réprimer la protestation.

En 2021, le film a servi d’élément de preuve ayant conduit à l’ouverture d’une procédure pénale contre des agents du Service fédéral d’exécution des peines (FSIN), accusés d’avoir torturé des détenus dans les centres de détention provisoire à la suite de la protestation.

Bastøy — La prison comme apprentissage de la vie ordinaire

Venant de Russie, où nous avions été confrontés à un système carcéral fondé sur l’isolement, la hiérarchie et la violence, nous nous sommes rendus en Norvège pour découvrir une approche fondamentalement différente de l’incarcération. Sur l’île de Bastøy, nous avons interviewé le directeur de la prison, Arne Kvernvik Nilsen, et exploré le « principe de normalité » norvégien : l’idée que la peine consiste en une restriction de liberté, et non en une privation de la vie ordinaire et des autres droits. À Bastøy, les pratiques quotidiennes — habiter une maison, cuisiner, travailler, apprendre, prendre des décisions et assumer des responsabilités — font partie de la réinsertion. Le film pose une question simple : la prison doit-elle apprendre à une personne à être détenue, ou à ne plus l’être ?